L’émotion – Photographie illustrative et expressive ?

Oui, je sais, le titre de l’article peut sembler un peu intello, un peu bobo. Il n’en est rien. Ce sera un article accessible à tous et j’avoue espérer tout au fond de moi qu’il va changer pour toujours votre façon de photographier, et même de penser la photographie en général. Il va s’articuler autour de ce qu’il y a de plus humain en nous: L’émotion.

J’espère qu’il va faire de vous un meilleur photographe.

Pas un photographe qui fait de plus belles photos de paysages (encore que…) ou des portraits encore mieux exposés et mis en valeur. Mon propos est de vous inciter à dépasser la photo classique et de vous ouvrir sur une ère de la photographie qui reste minoritaire et pour laquelle tout reste à faire.

De l’origine de la photo à aujourd’hui

La toute première photographie de l’histoire date de 1826. Elle a été prise en France par Nicéphore Nièpce, dans sa Bourgogne natale. On dit que la photographie est née en 1839, année à partir de laquelle elle s’est démocratisée. Des photographes sont alors partis aux quatre coins du monde pour documenter, montrer, informer la planète entière. Depuis, on n’a jamais cessé de le faire. A l’époque faire de la photo était coûteux, compliqué, embarrassant. La victoire était donc de rapporter des photos qui montrent le monde. C’était de la photo purement descriptive, “regardez, le monde, c’est ça“. Ces photos avaient une grande valeur, parce qu’elles étaient rares.

Quelques rares artistes se sont employés à chercher plus que la “simple” photo descriptive, à savoir déclencher une émotion, mais force est de reconnaitre que ce fût loin d’être la majorité, mais quoi de plus normal.

Documenter et illustrer le monde n’est plus l’apanage des photographes professionnels, nous le faisons tous aujourd’hui à notre petit niveau. Et les chiffres sont étourdissants…

1200 milliards de photos ont été prises en 2017, dont 1000 milliards avec des smartphones. Le plus naze des téléphones d’aujourd’hui prend de bien meilleures photos que les appareils les plus perfectionnés de l’époque. Il n’y a quasi pas un coin de la planète qui n’ait été photographié sous tous les angles. Cherchez sur Google images, sur les Flickr et autres Facebook, tout a été photographié. Tout a été photographié à chaque instant de la journée, sous toutes les conditions de luminosité, par tous les temps. La photo illustrative ne vaut plus rien.

Alors on arrête la photo ?

Surtout pas !!

Faites une comparaison avec l’écriture. On s’est d’abord servi de l’écriture pour décrire, expliquer, l’écriture était la mémoire du temps. Si l’écriture s’était arrêtée là, on ne lirait pas de livres… Les mots servent à décrire et expliquer. C’est bien, c’est utile, mais heureusement ce n’est pas tout. Les romanciers et les scénaristes de séries et de films les utilisent pour nous faire ressentir des émotions, nous faire rire, pleurer, stresser, nous maintenir en haleine, faire battre nos cœurs. Voilà vers quoi il faut diriger votre photographie et c’est le propos même de cet article. A quoi bon prendre un milliardième photo du Mont-Blanc, d’un bouquet de fleurs ou du Mont-Saint-Michel? En revanche, photographier l’émotion qu’on ressent à la vue du Mont-Blanc, ça c’est vraiment intéressant.

Ne photographiez pas ce que vous voyez, mais ce que vous ressentez !!

Si vous prenez une photo sans ressentir d’émotion, il y a à peu près 0% de chance que vos spectateurs en éprouvent une

Ne montrez pas que vous savez prendre une photo, montrez que vous avez quelque chose à dire !!

Sur les 1200 milliards, et certainement beaucoup plus aujourd’hui, de photos prises chaque année, combien on quelque chose à dire? Une infime, infime minorité. Tellement infime qu’elle est proche de zéro. Qu’est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que tout reste à faire en photographie !!

Il faut photographier avec ses tripes, pas avec ses yeux.

Un monde d’émotions

Tout est propice à sensation. Regardez le cœur et l’âme des choses. L’idée, quand vous photographiez une belle scène, un beau paysage, est de chercher le moyen de photographier la sensation qu’elle vous procure. Prendre le beau paysage, photographié des milliers, des centaines de milliers de fois et plus avant vous, est facile. Une bonne exposition, une composition réfléchie, équilibrée, un post-traitement pour mettre le tout en valeur et vous aurez une belle photo de paysage. Photographiez votre émotion et vous sortirez du lot.

Petite citation du maitre, Henri Cartier-Bresson:

” Si il n’y a pas d’émotion, on ne doit pas prendre une photo. C’est la photo qui nous prend. “

émotion

Une émotion, une photo ?

J’ai fait un parallèle avec l’écriture, un peu plus haut. Il vous semble bien plus facile de montrer une émotion ou de vous exprimer avec des phrases, voire des pages entières. Chaque phrase permet d’argumenter les autres, en les complétant, sans être redondant. Ce serait oublier un aspect de la photo qui m’est cher et vers lequel je vous renvoie: Le travail en séries.

Votre message ne se trouve pas obligatoirement dans une photo, mais dans la cohérence entre plusieurs photographies !!

Un exemple

A l’heure où j’écris cet article, nous vivons quelque chose d’extraordinaire, inédit, jamais vécu par la planète. Je parle de l’épidémie mondiale de Covid-19. Nous en voyons tous les effets, nos sensations, nos vies sont différentes. Voilà un sujet formidable à documenter. Si vous ressentez l‘isolement du confinement et la distanciation sociale, faites-en une série. Les rues sans circulation de voiture, les rayons PQ et pâtes vides, deux personnes qui s’écartent au moment de se croiser, les lignes de distanciation à la caisse des magasins, les files d’attente en extérieur, un regard méfiant derrière un masque. Les masques, faites une série de gros plans sur les masques faits maison !! Avec leurs formes et leurs couleurs différentes, le regard des gens qui les portent. Voici donc l’exemple que je vous donne: Photographiez votre sensation d’isolement.

Vous pouvez aussi photographier de manière frontale les magasins de coiffure fermés. J’ai vu une série comme ça sur la fermeture des petits commerces. C’était poignant: Toujours le même cadrage: La boutique fermée qui prend 100% du cadre. Le message est fort !!

Votre série fera de vous pour la postérité un témoin de votre époque.

Elle peut contenir 10 photos ou 50, c’est vous qui en décidez. Encore une fois je vous renvoie à mon article sur les séries photo.

Un autre exemple tiens…

Vous auriez pu, de la même manière, vous faire le témoin de l’action des gilets jaunes sur leurs ronds-points et dans les rues. Photos de groupes, gros plans, portraits, gens qui crient, slogans brandis, à vous de choisir l’angle qui vous convient pour témoigner de cette détresse, de cette urgence. Que vous partagiez ou pas leur combat, cela reste un phénomène de société qui n’a pas laissé grand monde indifférent. On en a parlé dans le monde entier, il y a forcément matière à exprimer son point de vue en photo.

Un dernier exemple?

J’ai parlé du Mont-Blanc tout à l’heure. Plutôt que faire la milliardième photo du Mont-Blanc comme je l’ai dit, appliquez-vous à photographier votre sensation d’être minuscule à côté du Mont-Blanc. A vous de trouver les stratagèmes, les compositions, les réglages pour montrer ça. C’est là qu’est l’art. Quand vous montrerez votre série, vous saurez si vous avez réussi. Si on vous dit “Ah oui c’est beau le Mont-Blanc”, vous savez que vous avez pris la milliardième photo, que vous savez prendre une photo bien exposée, etc. Vous un bon artisan. En revanche si on vous dit “On se sent vraiment tout petit”, alors vous saurez que vous avez transmis votre émotion. Là, vous êtes un artiste

La fillette et le vautour

Regardons la photo de Kevin Carter (1960-1994) “La fillette et le vautour“, prise le 1er mars 1993. Carter remportera le prix Pulitzer grâce à cette photo en 1994.

émotion

J’ai choisi cette photo car elle est terrible, extrême. Pour illustrer mon propos je voulais une photo qui ne ne laisse pas de place au doute, à l’interprétation de chacun. Je pense que celle-ci met tout le monde d’accord…

Cette photo est saisissante, car on devine la macabre scène à suivre… Devant ces quelques huttes de fortune sur une terre aride, Carter a donné autant de poids à ce jeune enfant qu’au vautour dans sa composition. Ils sont placés sensiblement sur les mêmes zones de la photo, en diagonale. On y voit ce très jeune garçon (contrairement à ce qu’indique le titre de la photo) tellement affaibli par la faim. Il ne peut plus porter sa tête, son ventre gonflé est caractéristique des victimes de la famine, ses côtes sont saillantes, ses muscles des bras et des jambes atrophiés, quasi inexistants.

Par opposition le vautour, lui, a un plumage épais et dense, il est bien portant, dressé sur ses pattes, prêt pour son funeste dessein.

On est captivé, horrifié par ces deux masses noires sur le sol clair. Le regard faisant un aller-retour incessant de l’un à l’autre. Le moins qu’on puisse dire est que l’émotion est vive. Si cette photo vous laisse indifférent, que vous ne ressentez ni pitié, ni tristesse, ni frayeur, ni dégoût, vous avez un problème. Consultez…

Kevin Carter voulait dénoncer la guerre civile et la famine. On est en droit de penser qu’il a réussi. Il ne s’en remettra d’ailleurs pas lui-même puisqu’il s’est suicidé à 33 ans, quelques mois après avoir reçu le Pulitzer.

Note d’information

Pour info, le garçon est mort 14 ans après ce cliché, du paludisme. A l’instant de cette photo, sa famille attendait une ration alimentaire de l’ONG Médecins du Monde.

C’est un cas extrême

Alors bien sûr vous n’allez pas prendre une telle photo tous les jours, probablement pas même une fois dans votre vie. Ceci dit, ne vous y trompez pas, vous avez tout autour de vous toute la matière pour faire des photos fortes. Je vois souvent des photographes amateurs qui trimballent leurs 2000€ de matériel et qui déclenchent à tout-va. Ils adorent se servir de leur boitier, du tout nouvel objectif machin-truc-toujours-plus. Regardez de nouveau la photo de Kevin Carter. Elle aurait pu être prise avec un boitier archi bas-de-gamme… Pourtant quand je l’ai montrée à ma femme, elle a eu un sursaut d’effroi, poussé un “Haaaa !!!”, et est sortie de la pièce.

Tout est dans ce que vous montrez, pas dans la valeur de votre matériel…

Vous ne réussirez pas à tous les coups à susciter une émotion, mais c’est ce vers quoi il faut tendre. Il y a tant de choses à faire ressentir: La douceur, la solitude, la peur, la tristesse, le bien-être, la chaleur, la colère, la joie, la liberté, l’espace, le confinement (#2020-covid19 😉 ), la paresse, l’hyperactivité (haaa, le métro parisien…) et j’en passe et des meilleures…

L’essentiel en quelques mots

C’est tout l’enjeu pour un photographe de ressentir et faire ressentir le monde qui l’entoure. “On ne voit bien qu’avec le cœur” a dit Antoine de Saint-Exupéry. Photographiez ce que vous ressentez, pas ce que vous voyez. Je ne dis pas que c’est simple, mais ce vers quoi il faut tendre. C’est ainsi que vous deviendrez un photographe avec lequel il faut compter.

Dépassez le simple “Ah c’est beau, je vais le prendre en photo”. Je ne vais pas citer ni critiquer les quelques Youtubeurs bien connus qui font de la photo de paysage, mais si vous suivez leur exemple, vous ne ferez jamais rien de plus que des photos de montagnes bien exposées. Je ne dis pas que c’est mal, je dis qu’en 2020, il faudrait penser à élever le débat et aller plus loin que le “Oh c’est beau“. Photographiez vos émotions, montrez que vous avez quelque chose à dire, à exprimer. Ne photographiez pas le monde, photographiez ce qu’on y ressent.

Votre message ne se trouve pas obligatoirement dans une photo, mais dans la cohérence entre plusieurs photographies!! Faites des séries!!

Je vous redonne ces petites phrases-conseils qui me sont venues à l’esprit en rédigeant cet article: Gardez-les à l’esprit (enfin si vous voulez, pas d’obligation 😉 ) quand vous dégainez votre appareil photo:

Ne photographiez pas ce que vous voyez, mais ce que vous ressentez !

Ne montrez pas que vous savez prendre une photo, montrez que vous avez quelque chose à dire !!

Il faut photographier avec ses tripes, pas avec ses yeux.

Voilà, j’ai dit ce que j’avais à dire sur ce sujet passionnant. J’aimerais vraiment beaucoup avoir votre point de vue en commentaire. Et s’il-vous-plait, partagez massivement cet article !!

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2 réflexions au sujet de « L’émotion – Photographie illustrative et expressive ? »

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