Analyser une photo. Ma méthode “I Can”

Dans mon article précédent, je vous disais que l’expression “lire une photo” pouvait revêtir deux aspect bien distincts. Le premier sens étant : Comment fonctionne l’être humain face à une photo ? Et en répondant à cette question, on se donne aussi des indications précieuses en tant que photographe, car si l’on a compris comment un spectateur va voir notre image, on va aussi savoir comment l’aiguiller pour qu’il voie bien ce qu’on veut montrer, et pas autre chose. C’est fon-da-men-tal ! Fondamental si vous vous souciez de la façon dont votre famille, vos amis, votre public sur internet ou dans une expo perçoivent votre travail. Si vos photos restent sur votre disque dur ou sur votre carte SD et que personne ne les voit, évidemment… Le deuxième sens à l’expression “lire une photo” est “comment analyser une photo ?”.

C’est ce qui va nous occuper aujourd’hui. Je vous donne ma méthode un peu plus bas.

Naissance de ma méthode

Quand j’ai commencé la photo, j’en regardais beaucoup en essayant de juger de la qualité de ce que je voyais. J’ai regardé un tas de photos d’artistes reconnus ainsi qu’un tas de photos de particuliers sur Flickr, 500px et Facebook. Ceci dit, le plus palpitant et formateur reste, loin devant, les livres photos. Je ferai un article dédié aux livres qui m’ont vraiment captivés.

En voici quelques uns qui m’ont parlés, guidés, influencés, insufflés de l’envie et le besoin de photographier:

Where I find myself de Joel Meyerowitz. Textes en anglais (facile à traduire) mais très inspirant.

joel meyerowitz

Vivian Maier: Street Photographer. Il y a peu de femmes photographes à l’honneur, c’est l’occasion de rétablir un peu l’équité ici. Même commentaire: Très inspirant. Vivian Maier, franco-américaine, a pris plus de 150 000 photos qui n’ont été découvertes qu’après sa mort, certaines pellicules n’ayant même pas été développées !! L’explosion a été mondiale quand ses clichés ont été révélés au grand public. C’est le monde vu a travers les yeux d’une femme “normale” (oui je sais, ça ne veut rien dire 🙂 ), comme vous et moi. Elle était nounou.

Vivian Maier

Henri Cartier-Bresson (c’est le titre du livre, tout simplement). Je vais me passer de commentaire, son nom parle pour lui. Livre splendide.

henri cartier-bresson

J’essayais d’analyser les photos sans trop savoir comment m’y prendre. Alors j’ai pris papier, crayon, et j’ai créé ma méthode, que je voulais simple et efficace.

Analyser une photo avec ma méthode “I Can”

Préambule important

Ne soyez pas choqué, mais je me fous éperdument qu’une photo vous plaise ou non, tout comme vous devez vous foutre éperdument, s’il-vous-plait, du fait qu’une photo me plaise ou pas.

Pourquoi cette petite provocation (qui n’en est pas du tout une en fait !!) ? Parce que j’espère, à travers cet article, faire de vous de meilleurs photographes et de meilleurs critiques photo. Je m’explique: Vous qui lisez en ce moment, comme chacun d’entre nous, avez parfaitement le droit d’aimer une photo ou pas, de ressentir telle ou telle émotion, ou de ne rien ressentir du tout, de rester froid devant une image. C’est purement subjectif et il faut que ça le reste, notre différence, c’est notre richesse !!

Comprendre n’est pas aimer, et vice-versa

Il s’agit donc d’une méthode pour comprendre une photo et en déterminer la valeur, pas à déterminer s’il faut l’aimer ou pas. Aucune méthode, et heureusement, ne pourra vous dire si vous devez aimer une photo, si elle est émouvante ou pas. Votre ressenti vous appartient. Vouloir “méthodiser” une émotion irait à l’encontre de ce qui fait l’essence même d’une émotion, qui est et doit rester spontanée et subjective. Cela dit, je pense que cela fait de nous quelqu’un de meilleur quand on est capable de dire:

Cette œuvre ne me plait pas, mais j’en reconnais la valeur pour telle et telle raison“.

C’est tout de même plus respectable que “j’aime pas, c’est naze”. Ça élève le débat, et ça vous élève, vous, dans les yeux et dans le cœur de vos interlocuteurs et dans votre pratique artistique.

Comprendre pour devenir meilleur

Par ailleurs quand on apprend à faire une critique objective d’une photo, on peut finir par l’apprécier, voire l’adorer, alors que de prime abord elle ne nous a fait ni chaud ni froid. C’est aussi vrai dans d’autres arts. Lors de mes études, on m’a présenté le tableau Guernica de Picasso. Juste pour info: 3m50 de hauteur et près de 8 mètres de largeur… Gigantesque.

analyser une photo - guernica

Ma première impression fût: “Mais qu’est-ce que c’est moche !!” Et puis on me l’a expliqué pendant des heures et des heures de cours. Aujourd’hui je trouve ce tableau fabuleux… et je me sens moins bête

Le cheminement est simple: Emotion négative (“je déteste, c’est moche”) – Analyse (WAOW !) – Admiration

En analysant les photos, vous deviendrez meilleurs et comprendrez pourquoi certains photographes sont entrés dans l’histoire et pourquoi une macro de fleur, un paysage ou un coucher de soleil ne sont peut-être pas si terribles que ça. Je n’ai pas dit que les photos de fleur, de paysage et de coucher de soleil c’était naze ! Je dis que ce sera peut-être pour vous un éveil artistique, pour évoluer dans votre pratique, pour donner plus de sens à vos photos, pour les rendre plus fortes.

Analyser une photo: Ma méthode en quatre points

Vous vous en rappellerez en vous posant la question: “Est-ce que je peux analyser une photo ?”. Vous répondrez I can (“je peux” en anglais).

Intention ( Le “I” de I can )

De toute évidence, aucun artiste reconnu n’a photographié sans intention. C’est vraiment ce que vous devez rechercher en premier, que ce soit en photo ou dans l’art en général, la première chose à se demander est “Qu’a voulu montrer l’auteur? Quelle histoire il nous raconte ?“. Prenons un exemple un peu caricatural:

Analyser une photo metro

Si l’intention du photographe, ci-dessus, était de dire “Oh la la, c’est sale le métro en Inde”, il s’est clairement trompé dans sa prise de vue: Un être humain, peut-être mort, abandonné, en plein centre de la photo, dans la crasse, on peut difficilement y avoir autre chose qu’une illustration et une dénonciation de la misère. L’attention se focalise sur l’être humain jeté au sol comme un déchet, l’intention est claire.

Vous avez certainement vu (et pris 😉 ) des photos, où on ne sait pas où poser les yeux, ce qu’il faut regarder. Votre regard traine partout sur la photo, vous voyez plein de choses, mais vous ne savez pas ce que ça montre. Si c’est le cas, il y a clairement un problème. Attention cependant, la réponse peut devenir évidente à la suite de votre analyse (d’où l’intérêt d’une analyse…).

Analyser une photo rue

Sur cette photo l’intention n’est pas claire. Est-ce que l’auteur veut montrer cette personne au visage… euh… étrange ? Mais alors pourquoi la faire sortir du cadre? A quoi sert le reste ? Est-ce qu’il veut montrer le contraste moderne / traditionnel avec l’église entourée de 2 bâtiments modernes ? Est-ce que c’est un jeu de couleurs entre la robe et la peau de la femme et la couleur de l’église et des vitres des bâtiments ? Pourquoi les pieds et les toits sont coupés? La photo de travers a-t-elle un sens ?

Analyser une photo: Le sens avant tout

Bref, trop d’interrogations pour savoir de quoi parle cette photo. Il y en toujours qui se croient malins en bottant en touche avec un : “J’aime que mon spectateur se pose des questions“. A d’autres… Trop facile… Vous avez parfaitement le droit de faire et conserver ce genre de photo, mais ne la montrez que si elle s’inscrit dans un projet qui lui donne un sens. On doit comprendre que tout cela est bien volontaire. En l’état on ne sait pas ce qu’elle raconte… Artistiquement, ça ne vaut pas grand chose, en revanche vous pouvez très bien être amusé, atterré, aimer, pas aimer la photo. Encore une fois je souhaite que vous soyez plus intelligent que ça en dépassant le simple “j’aime-j’aime pas”.

Conception ( Le “C” de I can )

Là on va s’attaquer à la technique et à la composition. Comment la photo a-t-elle été conçue? On va analyser pour ça tout ce qu’on connait déjà:

  • Quelle profondeur de champ a été utilisée ?
  • Quelles sont les zones floues / nettes ?
  • Comment ont été traitées les couleurs ?
  • Où est (sont) le(s) sujet(s) ?
  • Y a-t-il du mouvement, réel ou suggéré ?
  • Quelles sont les lignes directrices ?
  • Quelles sont les formes, les textures mises en évidence ?
  • Comment ont été gérés la lumière, les contrastes ?
  • Quel cadrage ? Serré ? Plan large ? Avec ou sans contexte environnemental ?
  • En plongée ? Contre-plongée ?
  • Hauteur de prise de vue ?
  • Est-ce que tous les éléments sont pertinents? Est-ce que des éléments inutiles sont présents ? C’est souvent le cas sur les bords de la photo…

Tout doit converger vers l’intention

Une fois la composition et la technique analysées (ça va très vite avec l’habitude), une seule question à se poser: Est-ce que la conception est au service de l’intention ? Quelques exemples:

  • Si l’intention de l’auteur est de donner un sentiment de soumission mais que le sujet, censé être dominateur, est photographié en contre-plongée, pas sûr que ce soit le bon choix.
  • Si vous comprenez que l’auteur a voulu rendre de l’agressivité mais que les couleurs sont douces, pastel, il y a comme une incohérence.
  • Vous voyez une action en premier plan qui est clairement le sujet de la photo, mais toutes les lignes de fuite pointent vers un élément sans importance, ça sent le loupé.
  • Des fils électriques qui trainent, des branches d’arbre ou une voiture sur un bord de l’image, sans que tout cela serve le sujet, ce sont des signes d’approximation.

Les photos les plus fortes sont celles où tout dans l’image a une raison d’être là. Comme Robert Capa l’a si simplement et si bien dit:

Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près“.

N’allez pas en déduire qu’il faut zoomer à fond, mais cela illustre ce que je disais juste avant, que tous les éléments doivent avoir leur place dans la composition pour être au service de l’intention.

La relation intention-conception est déterminante dans votre analyse de la valeur d’une photo.

Adéquation (le “A” de I can)

Ce critère permet de vérifier la cohérence de la photo jugée au sein d’une œuvre. Cela peut-être au sein d’un projet ou en regard avec l’œuvre générale d’un photographe. Pas forcément un photographe connu bien sûr, ça marche pour n’importe quelle photo !!

Un exemple est toujours parlant: Si votre pratique photographique tourne autour de la photo de rue en noir et blanc au format carré, que vous montrez vos images régulièrement, et que vous arrivez d’un coup avec une photo d’abeille en macro en 16/9e avec des couleurs saturées, vos spectateurs seront quelque peu perdus. Ça ne s’intègre pas dans l’image que l’on a de vous, dans ce que vous produisez. Artistiquement vous avez perdu votre cohérence. Vous avez parfaitement le droit de faire cette photo d’abeille, mais artistiquement ça ne colle pas. Gardez la photo pour vous, ou lancez-vous dans un nouveau projet.

L’unité est une qualité photographique. C’est pourquoi je vous encourage à travailler en séries ou en projets.

De “bof” à “waow”

Prenons cette photo de Bernd et Hilla Becher qui date des années 50.

analyser une photo - Bernd et Hilla Becher

Reprenez les 2 premiers points de la méthode: Intention et Conception. L’étape 3 de cette méthode est là pour donner encore plus de valeur à la photo ou en enlever. Je m’explique: Pour ce qui est de l’Intention, on voit clairement de quoi il s’agit: Un site industriel. Pour la Conception, c’est facile. Juger de l’intention de cette photo, isolée, ne mène pas bien loin, rien de prodigieux, l’intérêt de la photo est vraiment très modéré. Maintenant je tape dans mon moteur de recherche le nom des auteurs “Bernd et Hilla Becher”. Je clique sur “images” pour ne pas avoir de texte. Ci-dessous la copie d’écran du résultat:

analyser une photo - bernd et hilla becher

La photo prend alors tout son sens au vu de l’œuvre des auteurs. L’intention en sort exponentiellement grandie: Il s’agit d’un témoignage de l’évolution industrielle. Cette photo, prise isolément, sans grand intérêt, devient le reflet d’une époque au vu du projet dans lequel elle s’inscrit. Aujourd’hui Bernd et Hilla Becher sont mondialement reconnus pour cette œuvre. On passe ainsi, au premier visionnage de la photo, de “bof”, ou “j’aime pas”, à “Waow, quel témoignage d’une époque !! Quelle valeur historique !!” . Faites la recherche dans google, il y en a des pages et des pages ! Cette photo dont on s’est dit “bof” est une brique dans un mur créatif monumental !

Dans le même ordre d’idée, si vous regardez 1 pixel de la Joconde, vous ferez “bof”, regardez tous les pixels pour avoir le tableau entier, vous ferez “waow”. Si la photo que vous analysez est une brique d’une œuvre plus grande, vous pouvez en déduire qu’il y a une volonté artistique qui lui donne de la valeur !

Nouveauté (le “N” de I can)

C’est un dernier critère d’analyse qui, d’après moi, ne peut que rapporter des points, en aucun en enlever. Une photo gagnera en valeur si elle a le mérite d’avoir bénéficié d’un aspect novateur: Une technique de prise de vue, un message, peu importe quoi.

Autant on ne peut pas reprocher à un photographe de réemployer des outils mille fois utilisés ou d’aborder des thèmes vus et revus, on le fait tous, rien de plus normal. On ne peut pas inventer quelque chose tous les jours. Cela dit, il arrive de tomber sur quelque chose d’original qui vaut vraiment d’être salué. C’est pourquoi je le mets en dernier dans ma méthode.

L’originalité peut être inspirante, aussi même si l’intention et la conception ne font pas de la photo un pièce de grande valeur, prenez tout de même en compte ce qui fait qu’elle est un peu à part et mérite ce crédit.

Pour conclure

Vous avez maintenant un outil qui vous permet de passer au crible n’importe quelle photo trouvée sur les réseaux sociaux, les livres de photo, les pubs, les expos et, surtout, vos propres photos. Vous êtes libres d’aimer ou ne pas aimer une photo que vous analyseriez pourtant comme pas terrible, sans intention claire, avec des défauts de conception. L’émotion est une composante importante.

Retenez quand même que les grandes photos, celles qui traversent l’histoire, passeront haut la main le filtre de la méthode “I can”, ce n’est pas un hasard…

Quand tous les éléments ont leur place dans la photo et qu’elle porte un message, elle est assurément bonne. C’est ce vers quoi il vous faut tendre.

Intention – Conception – Adéquation – Nouveauté

Et n’oubliez pas Robert Capa: “Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près“.

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